« La diplomatie sans les armes, c’est la musique sans les instruments. » Cette citation de Bismarck illustre le cynisme qui guidait le maître de la Realpolitik. Faudrait-il en déduire que la faiblesse militaire rend inutile toute démarche diplomatique ? Je ne le pense pas, au contraire. En déclarant, le 27 août dernier, que l’Arménie était prête à une normalisation des relations avec la Turquie sans condition préalable, Nigol Pachinian a provoqué un grand émoi dans les rangs de l’opposition d’Arménie. Dans une démocratie, c’est le rôle de l’opposition de s’émouvoir, mais celui du chef de l’État reste d’œuvrer pour l’avenir de son pays. Or, il est primordial pour l’Arménie de trouver le moyen d’établir un dialogue avec la Turquie. Cette démarche est capitale pour rassurer la population. L’Arménie se sent de taille à affronter l’Azerbaïdjan malgré sa richesse et ses nouveaux jouets meurtriers. Mais cela devient une autre paire de manches lorsque la seconde armée de l’OTAN participe au conflit. L’histoire récente est loin d’être rassurante sur le comportement des troupes d’Ankara envers les civils. Le bouclier russe est le seul protecteur des Arméniens et, c’est un euphémisme, il montre en ce moment des signes de fragilité. Dès lors, la tentation de l’émigration qui marquait le pas avec la pandémie de Covid risque fort de se transformer en hémorragie. Montrer qu’un processus de normalisation est en cours me semble d’une importance capitale.

Mais au-delà de la dimension psychologique, ce dialogue a son importance au plan stratégique. La seconde guerre du Karabagh a été perdue parce que l’Azerbaïdjan avait à ses côtés, avec la Turquie, un allié à 100 % tandis que la Russie partageait ses faveurs d’un côté comme de l’autre. Le groupe de Minsk n’a absolument servi à rien. La Turquie d’Erdogan s’est émancipée de la tutelle américaine. Elle mène sa propre politique dans le Caucase, en Syrie, en Libye, en Afghanistan, en Ukraine et en Afrique. C’est une puissance régionale incontournable. S’ils sont nos seuls vecteurs de messages, Américains, Russes ou Européens ne se contenteront pas de les transmettre, ils les déformeront en fonction de leurs intérêts et de leurs besoins. Ils ne sont plus les maîtres d’Erdogan, mais des partenaires voire des solliciteurs. Ne pas avoir de contact direct, c’est se cantonner au rôle de variable d’ajustement dans ce ballet diplomatique complexe. La Russie, de son côté, est prise dans une toile d’araignée redoutable. Elle veut poursuivre sa stratégie d’éloignement de la Turquie de l’OTAN. Pourtant Erdogan n’hésite pas à empiéter sur ses plates-bandes comme on l’a vu en Ukraine et au Karabagh. Il a installé une présence militaire régulière voire permanente en Azerbaïdjan. Il y a quelques années, cela aurait causé un casus belli, mais le maître du Kremlin préfère avaler les couleuvres et préserver le froid qui s’est installé entre l’OTAN et la Turquie. La Russie s’est fait gentiment déloger de sa suzeraineté en Azerbaïdjan, mais Poutine feint de ne pas l’avoir remarqué. Il est évident que Moscou va tenter de remonter en grâce auprès d’Aliev. Il y a trop d’intérêts économiques en jeu. L’Azerbaïdjan a deux beaux soupirants qui se disputent ses faveurs. De la même façon qu’Erdogan joue entre l’Amérique et la Russie, Aliev va jouer entre la Russie et la Turquie. C’est pour cette raison que la Turquie est également intéressée au rétablissement du dialogue avec l’Arménie. À chaque fois que l’Azerbaïdjan lui fera des infidélités, la Turquie nous enverra des signaux positifs. C’est un tango à 4 et les Arméniens sont contraints de le danser.

Continuer à faire tapisserie n’est plus une option. Dialoguer ne veut pas dire tout accepter pour autant. Normaliser ses relations ne veut pas dire ouvrir son marché sans douane, renoncer à la vérité historique et la sécurité de siens. Ce dont il est question, c’est l’établissement de canaux de communication et la mise en place d’un processus. Il me semble important que la diplomatie soit également confiée à des professionnels les plus expérimentés possible. Il faut aux Arméniens, un ou plusieurs Kissinger. Les déclarations faites en direct par les chefs d’État sont toujours brouillées par le fait qu’ils s’adressent dans le même message à la partie adverse, aux autres parties concernées et à leur opinion publique. Nul doute que l’Azerbaïdjan fera tout pour empêcher cela, comme elle l’avait fait en 2010 au moment des protocoles arméno-turcs. Vis-a-vis d’Erdogan, elle possède quelques arguments économiques auxquels il ne peut pas rester insensible. Mais si l’Arménie a de nombreux ennemis en Turquie, elle a aussi quelques amis. Et notamment au sein de l’AKP où, bien qu’islamisés, certains se souviennent de leurs origines. À la citation de Bismarck, je vais préférer « Quand on n’a pas les armes, reste la diplomatie. » Ce domaine est crucial pour l’Arménie et elle devrait y développer activement ses compétences. La diaspora peut apporter sa contribution dans le cadre d’un ou plusieurs think tanks de géopolitique qu’il me semble urgent de créer à Erevan. 
Gorune Aprikian. 
Réalisateur, scénariste, producteur.

Source : Armenews

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